Énigme corsée et parole oubliée

Et je repense à tous ces jeux fantastiques abandonnés par lassitude de tourner en rond, bloqué du fait d'une énigme corsée ou d'une parole oubliée au cours d'interminables dialogues avec les personnages. Si l'on additionne la durée de vie aujourd'hui prévue par les concepteurs au temps nécessaire pour résoudre certains puzzles, beaucoup de jeux d'aventure s'avèrent impossibles à conclure pour le presque quadragénaire multi-hobbyiste, travailleur assidu, doté d'une famille chronophage et surtout, foncièrement honnête.
Lighthouse Il y a longtemps, bien avant la bulle Internet, le presque quadragénaire a subi un traumatisme originel, sous la forme d'un magnifique jeu d'aventures, copie du fondateur Myst, dénommé Lighthouse. Après plusieurs heures de jeu, le personnage principal se trouve confronté à un coffre impossible à ouvrir. Aucune combinaison logique ne fonctionne. Honteusement – un oeil fermé, l'autre ouvert – je trouve la combinaison opérante sur Internet. Sans bien comprendre, j'applique les consignes et poursuit, un peu déboussolé. C'est un vendeur d'Ultima, près de République, qui vendit quelques jours après la mèche : le jeu avait subi un bug de localisation dans sa version française et la combinaison avait ainsi perdu toute logique. Elle était impossible à trouver seul !
Depuis, à chaque fois que je bloque un tant soit peu dans un jeu, j'entre aperçois l'ombre effrayante du traducteur fou qui aurait de nouveau frappé. Et j'en perds toute cohérence pour m'apercevoir, après avoir consulté de nouveau les « soluces » sur le Net, que la solution complètement logique était à ma portée.

Crimes non vengés et destins brisés

Combien d'histoires gâchées, de crimes non vengés, de destins brisés, à cause d'un couteau dans le mauvais tiroir ou d'une clé sous le paillasson du voisin ? Arrête-t-on la lecture de Robbe-Grillet ou de Duras à la première incompréhension ?
Et si finalement les défis constitutifs du jeu vidéo étaient contournables sans perdre le plaisir global ? Un jeu considéré comme facile, tel que Fahrenheit, peut s'avérer néanmoins passionnant. L'industrie le reconnaît d'ailleurs depuis plusieurs années, puisque l'on dit que les jeux les plus médiatisés ont tendance à être de plus en plus faciles et courts. Cette question de la durée de vie elle-même est assez étonnante : demande-t-on à un film de faire systématiquement la durée de Ben-Hur pour en ressortir satisfait ? Il en va de même des jeux vidéo comme pour du cinéma : certaines oeuvres mériteraient d'être plus courtes.
Entre littérature linéaire mais prenante et hypermédia fascinant mais déroutant, le jeu vidéo ouvre une troisième voie où les hard-core gamers et les quadragénaires occupés peuvent se rejoindre, grâce à la triche. Les médailles iront aux premiers, les seconds en auront tiré tout de même beaucoup de plaisir. Et moi je vais le finir cette fois, Zelda !

Crédit des images : www.gamekult.com