L'influence de la cybernétique et la portée sociale de l'IC

On retrouve dans l'ouvrage de Lévy une grande influence de la cybernétique (http://fr.wikipedia.org/wiki/Cybern%C3%A9tique), tant dans son approche systémique du cyberespace que dans la volonté de s'appuyer sur les progrès des ordinateurs (les machines) pour favoriser l'émergence de l'intelligence collective. « L'informatique communicante se présenterait alors comme l'infrastructure technique du cerveau collectif ou de l'hypercortex de communautés vivantes. »
Rappelons que le projet de Lévy s'inscrit dans une certaine histoire des techniques des réseaux :

  • dans les années 60, Engelbart et LickLider tous deux chercheurs au Xerox Parc découvrent le potentiel social de la mise en réseau d'ordinateurs ;
  • dans les années 80 la télématique permet la création de réseaux universitaires pour la recherche et émerge en tant que phénomène économique et culturel ;
  • fin de ces mêmes années 80, on assiste à un processus d'interconnexion généralisée qui engendre une croissance exponentielle des usagers de la communication informatisée.

A l'orée de l'ouverture de l'espace du savoir, Lévy identifie en particulier trois champs susceptibles d'avancées concrètes : la création ou restauration du lien social, le traitement et la gestion de l'information, la gestion des ressources humaines.


Superposition des quatre espaces

Cette idée m'a très rapidement attiré, on peut en effet décomposer pas mal de phénomènes de sociétés selon cette grille de lecture (body-art, tribalisation, repli territorial...). Les premières start-up ont-elles d'ailleurs bien lu Lévy (ou trop) ? En pensant que l'âge de l'information allait supplanter tous les autres, plutôt que venir les recouvrir, n'ont-elles pas pour certaines complètement oublié la logistique, instrument indispensable pour arpenter le Territoire (mortar), au détriment du tout online (click) ?


Identités quantiques

Dans notre ère post-Hotmail, ce concept trouve ses premières concrétisations avec les multiplications des adresses virtuelles, destinées chacune à des usages bien particuliers.


Gestion des connaissances, hier et aujourd'hui

La problématique de la gestion des connaissances n'est pas récente dans l'entreprise. Voici déjà plusieurs années que l'on se préoccupe de gérer les agrégats d'informations que représentent les connaissances. Temps partiel, pré-retraites, diminution du temps de travail, comment pérenniser les pratiques et bonnes procédures dans un environnement humainement mouvant. La gestion des connaissances s'appuie déjà sur des outils logiciels, tels que des forums, bases textuelles catégorisées, représentations graphiques d'ensembles constitués...
Avec les arbres de connaissances, sur lesquels il a travaillé avec Michel Authier, Pierre Lévy a apporté sa contribution à ces travaux : « Sur le quatrième espace, nous avons nommé, avec Michel Authier, cosmopédie un nouveau type d'organisation des savoirs, reposant largement sur les possibilités ouvertes depuis peu par l'informatique pour la représentation et la gestion dynamique des connaissances. »
Le philosophe quitte le cercle de l'encyclopédie : « Plutôt qu'à un texte à une seule dimension, ou même à un réseau hypertextuel, nous avons affaire à un espace multidimensionnel de représentations dynamiques et interactives. »
De nombreux travaux sur la représentation des connaissances ont débouché ces dernières années sur des applications concrètes, utilisables par le grand public, comme Cow9 du défunt AltaVista ou le toujours bien vivant Kartoo. Côté professionnels, les veilleurs utilisent des interfaces de modélisation graphique des connaissances et on en connaît déjà des exemples concrets d'utilisation, comme l'analyse de la rumeur et de l'opinion en contexte de crise. Mais ces « cartes » sont-elles bien « ciné » : intègrent-elles la notion de mouvement, de dynamique, dans leurs principaux indicateurs ?


Emergence des Intellectuels Collectifs

Nous assistons aujourd'hui à une profusion d'individualités qui s'agrègent dans des collectifs.
Les forums, forme ancienne de l'association virtuelle puisqu'ils remontent au réseau Usenet, regroupent les internautes selon leur affinité, leurs goûts, leur profession, voire leur fétichisme. On peut y constater une véritable forme d'entraide, pour peu que les formes soient mises.
Les pages perso relient entre elles les individualités, soit au sein de projets ambitieux tels que FriendOfAFriend (http://www.foaf-project.org) ou de services plus triviaux comme MySpace (http://fr.myspace.com). Mais s'en dégage-t-il une quelconque Intelligence Collective ?
Les blogs sont une autre évolution de la page perso des années quatre-vingt dix, intéressants de par leurs commentaires, rétroliens et fils RSS intégrés. Wikipédia n'existait pas du temps où Pierre Lévy a écrit sont livre. C'est un bel exemple d'intelligence collective (d'autres projets sont en cours de développement), mais est-il assez dynamique pour les critères du philosophe ?
Les tags sont un autre aspect très intéressant des blogs et autres sites communautaires. Ajoutés le plus souvent par les internautes, sans validation ni référence à une autorité lexicale, ces mots-clés donnent une bonne vision du contenu d'un article, d'une rubrique ou même d'un site entier (ce blog utilise d'ailleurs ce système pour mieux représenter son contenu). Astucieux, la taille des tags varie selon leur fréquence d'apparition. Dans les sites contributifs, chaque internaute participe ainsi à la catégorisation des contenus, le nombre venant pallier les inconvénients certains de la méthode (pas d'équivalences, ambiguités, mono-linguisme...).
Bien que l'idée ne soit pas nouvelle également, le site français de Questions-réponses de Yahoo! (http://fr.answers.yahoo.com) semble actuellement rencontrer son public.


du côté de la politique

Sur le plan politique, Lévy constate que :

  • les formes actuelles de gouvernement se sont stabilisées à une époque où les changements techniques, économiques et sociaux étaient moins rapides qu'aujourd'hui ;
  • les grands problèmes politiques du monde contemporain sont plus ou moins interconnectés dans un espace mondialisé ;
  • les procédures actuelles d'évaluation et de décision ont été établies dans une écologie de communication simple, alors que l'information est aujourd'hui de nature torrentielle ;
  • les gouvernements utilisent majoritairement des techniques de communication molaires, ne se servant de l'informatique que pour gérer le fonctionnement bureaucratique et non pour expérimenter des formes d'organisation ou de traitement de l'information innovantes, plus souples et interactives. Bref, l'espace de communication et de pensée des hommes politiques est presque entièrement polarisé par les médias de masse.


Doit-on alors voir dans les tentatives virtuelles et les « débats participatifs » de Ségolène Royal (http://www.desirsdavenir.org) comme une mise en application d'une volonté de briser le carcan des mas-media ? Le Parti Socialiste pose aujourd'hui implicitement la question de savoir comment un parti de masse (molaire) peut faire remonter les aspirations individuelles (moléculaire) sans sombrer dans le populisme et tout en proposant toujours une perspective. Une tâche difficile, comme le démontre son propre site institutionnel (http://www.parti-socialiste.fr), qui n'est plus qu'un agrégat de fils RSS complètement dans la tendance Web 2.0, mais qui peine à présenter clairement sa ligne éditoriale.
Comment faire en sorte de ne pas exclure ceux qui ne sont pas dans le Réseau (la fameuse « fracture numérique »), car on peut la redouter, si l'on s'appuie de plus en plus sur la technique ?
« Il n'est pas absurde d'envisager que, dans quelques années, la plupart des foyers puissent être équipés de terminaux (les cybergates) d'un dispositif de communication selon un schéma en espace tous / tous ». Mais pour y parvenir, l'équipement de la population est une priorité : « le cyberspace coopératif doit être conçu comme un véritable service public ».
En voici un beau slogan que l'on entend peu au cours de cette campagne présidentielle.

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Gravure : Poyet (http://www.brainstormixing.com)