les 17 règles de Xanadu

Dans le contexte des années 60, où les ordinateurs centraux règnent en maître, et les capacités de stockage sont infimes, notre visionnaire imagine un système qui permettrait à tout un chacun de stocker de l'information et de la mettre à disposition de tous quasi instantanément (celui à qui cette description ne dit rien ne mérite même pas de s'abonner à AOL).
Il nomme le système Xanadu (3) – bon là on sent pointer une once de mégalomanie tout de même, cf. Citizen Kane – et édicte 17 règles pour donner une certaine cohérence à son projet.
1.Chaque serveur Xanadu est unique et sécurisé.
2.Chaque serveur Xanadu peut être mis en service séparément ou en réseau.
3.Chaque utilisateur est unique et identifié.
4.Chaque utilisateur peut rechercher, récupérer, créer et stocker des documents.
5.Chaque document peut consister en un nombre quelconque de parts donc chaque élément peut être constitué de quelque genre que ce soit.
6.Chaque document peut contenir des liens de tous types, voire de copies virtuelles ("transclusions") d'un autre document accessible par son propriétaire.
7.Les liens sont visibles et peuvent être suivis depuis les deux extrémités.
8.La permission de lier vers un document est explicitement garantie par l'acte de publication même.
9.Chaque document peut contenir un mécanisme de rétribution, à un degré quelconque de granularité, pour assurer le paiement de chaque portion accédée, en incluant les copies virtuelles (« transclusions ») de tout ou partie d'un document.
10.Chaque document est identifié, unique et sécurisé.
11.Chaque document peut avoir des règles d'accès sécurisés.
12.Chaque document peut rapidement être recherché, stocké et récupéré sans que l'utilisateur ne sache où il est physiquement situé.
13.Chaque document est automatiquement situé sur un moyen de stockage approprié vis-à-vis de sa fréquence d'accès depuis n'importe quel point de consultation.
14.Chaque document est automatiquement stocké de façon redondante, pour maintenir la disponibilité même en cas de désastre.
15.Chaque fournisseur de service Xanadu peut facturer à sa discrétion ses utilisateurs pour le stockage, la récupération, et la publication de documents.
16.Chaque transaction est sécurisée et reste perceptible seulement par les parties l'effectuant.
17.Le protocole de communication client-serveur Xanadu est un standard librement publié. Le développement et l'intégration de tierces parties sont encouragés.
Que celui qui lit ses 17 règles aujourd'hui sans reconnaître ébahi la clairvoyance du type n'a plus qu'à disparaître foudroyé par un court-circuit de son Minitel !

prototype en Algol et en Fortran

Les années suivantes sont employées par Nelson à développer son projet, tant sur le plan de la structure informationnelle que du code informatique. Il s'appuie notamment sur un groupe de jeunes étudiants conquis par sa vision, les Resistors (Radically emphatic students interested in science, technology and other research studies)... ouf !
C'est à cette époque, au début des années 70, que naît le concept d' « enfilade », une structure documentaire particulière et jalousement gardée secrète. Le premier prototype du logiciel Xanadu a été développé dans des langages aujourd'hui oubliés ou en voie de l'être (Algol et Fortran) sur une machine louée que Nelson, à court d'argent, dut rendre avant que le moindre investisseur ne concède un bouton de sa chemise. Précisons que Nelson n'étant pas développeur, il dut engager un professionnel pour concrétiser cette première étape.
Qui s'avère être le premier coup d'arrêt de ce que Wired qualifiera un vingtaine d'années plus tard comme « the longest-running vaporwave story in the history of the computer industry » (4)
Computer LibEn 1974, il publie son premier (double) manifeste : Computer Lib / Dream machines puis, trois ans plus tard, The Home Computer Revolution.
Le projet repart à la fin de la décennie avec une nouvelle équipe qui recommence depuis le début la conception technique du système. Une nouvelle structure de données et la méthode de gestion des documents est mis au point en 1981, juste avant la mise au point du premier serveur réseau Xanadu. cette même année, notre hyper-visionnaire publie Litterary machines dans lequel il approfondit sa conception d'une bibliothèque universelle hypertexte (1987). En 1983, la Xanadu Operating Company, Inc. (XOC, Inc.) est créée pour terminer le développement du système et envisager sa commercialisation. Vous croyez qu'on y est ? C'était sans compter avec Autodesk qui, après avoir racheté XOC en 1988, décide de relancer complètement le projet, malgré l'acquis de 1981 qui lui ne sera jamais commercialisé.
Quatre ans plus tard, Autodesk traverse une restructuration et abandonne le projet, après cinq millions de dollars de dépenses. Les droits de poursuivre le développement du serveur Xanadu sont vendus en licence à la société Memex, Inc. of Palo Alto et le nom de marque « Xanadu » est rendu à Nelson. Le travail continue dans les années 90 dans la société XOC, alors même que Nelson part s'installer au Japon fonder le Sapporo HyperLab. Contre vents et marées, l'aventure continue puisque depuis 1999, deux logiciels sont disponibles en téléchargement, Udanax Green (seul celui-ci semble pleinement opérationnel) et Udanax Gold.

la structure xanalogique du texte

Tout un chacun imagine le désarroi du type découvrant un beau jour Mosaïc - le premier navigateur du Web - et ses jolies pages hypertexte. En moins de temps qu'il ne vous faut pour terminer un compte-rendu de réunion, le génie du lien réagit et balaie d'un revers de souris le Web et ses pauvres liens unidirectionnels.
"On interprète souvent, à tort, Xanadu, le projet original de l’hypertexte, comme une tentative pour créer le World Wide Web.
Mais Xanadu a toujours eu une ambition beaucoup plus vaste : proposer une forme globale et complète de littérature; où les liens ne se brisent pas à chaque changement de version ; où les documents peuvent être mis côte à côte, comparés et annotés de près ; où il est possible de connaître le contexte d’origine de chaque citation ; et qui intègre un dispositif de droit d’auteur –une convention littéraire, juridique et commerciale- autorisant, sans conflit ni négociation, la pratique de citation, sans limite de temps ou de quantité.
Le Web a vulgarisé le modèle original de Xanadu à une large échelle, mais en réduisant toutes ces questions à un monde de liens unidirectionnels, fragiles et toujours prêts à se briser, sans reconnaissance des modifications et du droit d’auteur, et sans support pour les versions successives ou la ré-utilisation systématique.
On y met l’accent sur l’habillage et le tape-à-l’œil, au détriment d’une structuration en réseau du contenu.
La littérature électronique sérieuse (à des fins de connaissance, de travail en coopération ou de débat approfondi) doit permettre des liens bidirectionnels, à profusion ; et une réutilisation systématisée, s’appuyant sur une recherche facile à travers les versions et citations.
La structuration xanalogique du texte est un système unique de mise en réseau du texte (et des autres composantes médiatiques ).
Elle comporte deux formes complémentaires de mise en réseau : une mise en réseau du texte solide et durable (méthode des liens de contenu), et une ré-utilisation du texte identifiable et visualisable (méthode de la transclusion). (…)
Ce système de structuration du texte présente une méthode intégrée originale pour la gestion des versions, la comparaison côte-à-côte et la visualisation de la ré-utilisation, qui conduit à un système cohérent et bénéfique de gestion des droits d’auteur (approuvé en principe par l’ACM). Bien qu’éloignée à un point presque décourageant des normes qui l’ont emporté jusqu’à maintenant, cette conception est encore valable et peut toujours trouver une place dans l’univers en évolution de l’internet. (5)

On le voit, à partir de ses notions de transclusion, transcopyright, enfilade, ses propositions avancées de gestion des versions de documents (système OSMIC) et de liens réciproques, Ted Nelson a toujours vu plus loin que ce que nous permet aujourd'hui le World Wide Web. Mais si l'ambition est une chose, la simplicité et le pragmatisme en sont d'autres. Les pionniers de l'Internet ont mis à mal la conception de Nelson, comme ils ont pu le faire par ailleurs avec celles des ingénieurs en télécommunications. Sans combat frontal.
Aujourd'hui le projet trace sa route : le "New Xanadu" vise à fondre les innovations conçues par Nelson au coeur même du Web. L'Histoire continue...
Litterary machines

(1) Le concept d'hypertexte avait été théorisé dès 1945 par Vannevar Bush dans l'article "As we may think".
(2)« Literary Machines 90.1 » Mindful Press, Sausalito, 1990. (Première édition en 1980)
(3) Allez savoir ce qu'ont pu avoir en tête les marketeux de France Télécom lors de l'invention de Wanadoo en 1996 : un bête néologisme anglo-saxon ("wanna do") ou bien un hommage discret à l'inventeur de l'hypertexte ?
(4) Gary Wolf, « The curse of Xanadu », Wired 3.06, juin 1995.
(5) Extrait de « Xanalogical Structure, Needed Now More than Ever... ». Communication au Congrès de l’ACM. 23 mai 2000, cité ici.

Liens unidirectionnels :

La matrice, le site du projet : http://www.xanadu.com
Toute l'aventure narrée par Wired : http://www.wired.com/wired/archive//3.06/xanadu.html
Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Projet_Xanadu
Textes rassemblés par le ministère de la Culture lors de sa décoration comme officier des Arts et des Lettres en mars 2001 (!!!) : http://www.culture.gouv.fr/culture/actualites/conferen/tasca-2001/extraits-nelson.htm
Un article du défunt Transfert : http://sitecon.free.fr/wsite/nelson_transfert.htm