Un des premiers mérites de cet ouvrage, c'est de replacer clairement les motivations initiales du projet : construire un réseau transcontinental d'ordinateurs pour faciliter les échanges et les travaux des chercheurs américains. La dimension militaire – un réseau indestructible parce que décentralisé - n'était qu'un des aspects du projet. On suit ainsi l'aventure des ingénieurs chargés de mettre en place les premières connexions. Aventure n'est point trop fort, étant donné l'ampleur de la tâche, le nombre d'intervenants et l'aboutissement mondial du projet. D'autant que les travaux sont encore très rares sur les origines de l'Internet. On sait peu par exemple que la réalisation du premier réseau, l'Arpanet, a été confié à un cabinet de conseil relativement modeste, BBN (Bolt Beranek & Newman). Les auteurs – américains – remettent d'ailleurs à l'honneur un chercheur français, Louis Pouzin, dont le réseau à commutation de paquets Cyclade a inspiré certaines des caractéristiques du protocole TCP-IP. Le récit est émaillé d'anecdotes, d'échecs et de réussites, mais surtout de passions. Quoique parfois un peu ardue (sujet oblige !), la narration est accessible à tous les lecteurs. Arpanet, TCP-IP, messagerie, Ethernet, l'histoire du Réseau des réseaux est brossée en quelques tableaux historiques devant lesquels le lecteur comprend la stupidité de chercher qui est LE père de cet enfant naturel qu'est l'Internet.

J'ai écrit cet article pour le mensuel Archimag en avril 1999 (1) et, foin de fausses modestie, je l'aime bien. Mais c'est surtout le bouquin évidemment qui est passionnant, si l'on s'intéresse un tant soit peu à l'Internet et aux processus d'innovation. Y a-t-il d'autres livres de cette trempe qui sont sortis en France, je ne sais pas. Merci de me les signaler si vous en connaissez. Depuis, Louis Pouzin est tout de même un peu plus reconnu en France, notamment grâce à ce beau portrait paru dans Le Monde le 5 août dernier.

Les sorciers du Net / Katie Hafner, Matthew Lyon. - Paris : Calmann-Lévy, 1999

(1) Archimag n°124, mai 1999.