Au fondement de la thèse de Lévy se trouvent quatre espaces qui se superposent comme des couches et au sein desquels l'auteur analyse les notions d'identité, de perception du monde, d'espace et de temps.

La Terre

C'est le premier espace occupé par l'humanité, le temps y est immémorial. C'est un cosmos où les humains sont en communication avec les animaux, les plantes, les paysages, les lieux et les esprits. Tout est réel, tout est présent, le nom marque l'identité qui elle même se forge au travers de clans, filiations et alliances. C'est un monde de correspondances, pour reprendre l'expression chère à Baudelaire, dans lequel le signe n'est jamais séparé d'une présence. Ce monde nous touche encore, il organise notre imaginaire et notre affectif.

Le Territoire

Depuis le néolithique, le Territoire travaille à recouvrir la grande Terre nomade, la repousse aux marges, il entretient avec elle un rapport de prédation et destruction. L'homme devient un habitant sédentaire et l'adresse symbolise son identité. Apparaissent l'Etat, l'agriculture, l'élevage, l'écriture... Le lien entre le signe et la chose est différé, cette transcendance du signe est à l'origine des hiérarchie politiques et sacerdotales. Nous entrons avec le territoire dans le temps linéaire de l'histoire.

L'espace des Marchandises

L'argent est au centre de cet espace : le capitalisme transmute en marchandise tout ce qu'il parvient à entraîne dans ses circuits, mais il ne fonctionne que grâce à l'Etat territorial. Ce nouvel espace organise les précédents selon ses propres fins. Le capitalisme a instituté l'économie comme dimension inéliminable de l'existence humaine. Les individus sont désormais redéfinis par leur rôle dans la fabrication, la circulation et la consommation de choses, d'informations et d'images. Les signes de l'identité deviennent quantitatifs : revenu, salaire, compte en banque. Le signe est déterritorialisé, il est indéfiniment reproduit et diffusé par les médias, il est d'ailleurs tellement décontextualisé qu'on en oublie le référent, l'original. Dans la Société du spectacle, tout le réel et passé du côté du signe. La figure dominante est celle des réseaux, car le capitalisme est planétaire. Diffusion directe, contacts instantanés, on s'approche du temps réel, mais on ne l'atteindra pas en accélérant encore.

L'espace du savoir

Il n'existe pas, c'est au sens étymologique une u-topie, un non lieu. Mais il est déjà virtuel, en attente de naître. Il n'a pas encore pris son autonomie. Sur ce nouvel espace l'identité se forge au sein d'intellectuels collectifs (IC), dont un prémice pourrait être constitué par les arbres de connaissances (Lévy fait référence ici à un livre précédent, écrit avec Michel Authier et qui, à ma connaissance, avait donné lieu à plusieurs expérimentations). Ces intellectuels collectifs émergent, se connectent, se déplacent, mutent, ne cessent d'apprendre et d'inventer, bref ils vivent leur vie. Comme dans un jeu vidéo, l'identité de l'individu s'organise autour d'images dynamiques, images qu'il produit par l'exploration et la transformation des réalités virtuelles auxquelles il participe. Mais un jeu vidéo a des règles fixes, alors que l'intellectuel collectif remet en jeu constamment les lois de son univers. On peut donc dire que les membres d'un intellectuel collectif sont à la fois concepteurs et acteurs. L'individu peut avoir plusieurs identités s'il participe à plusieurs IC (non là Levy ne parle pas forcément de votre adresse Hotmail cachée) et se compose ainsi un « blason de sapience ».

Coexistence des quatre identités

Chacun de nous (même toi cher lecteur) possède les quatre types d'identité, même si la première est oubliée et si la quatrième n'apparaît pas encore. En fait, l'identité pleine traverse les quatre espaces : l'espace du savoir pourrait ainsi nous faire retrouver la Terre. Il serait alors le lieu d'une prise de parole continue, effective, capable de changer la réalité, donc pleine de sens.
Les IC secrètent leur propre durée et le temps n'est donc plus considéré selon un étalon extérieur, l'horloge. Toujours à l'état naissant, l'espace du savoir fait émerger des actes et des histoires singulières qui animent les IC. Il n'est jamais structuré a priori. On ne peut le partager, le délimiter comme le Territoire.

Comment naviguer dans ce nouvel espace : outils

Un nouvel espace, c'est bien beau, mais comment y allons-nous vivre ? L'être humain a besoin de moyens de repérages pour se constituer une identité et envisager une action. Chaque espace dispose de ses propres moyens de navigation : la Terre a le portulan, le Territoire la navigation astronomique et l'espace des marchandises les statistiques et les probabilités.
L'informatique les outils de l'espace du savoir, et donc par là-même procurer les conditions de création de ces espace, le dater. Le monde virtuel d'un Intellectuel Collectif est une carte, un instrument de repérage et d'orientation qui renvoie à un espace réel, celui du savoir vivant. Pierre Lévy parle de cinécarte : comme l'indique son étymologie, c'est une carte « animée », à l'image de l'univers dont elle rend compte, elle permet en effet de représenter l'univers informationnel qui ne souffre pas de normes immobiles. On peut imaginer une interface graphique munie d'icônes et de liens hypertextes où tous les usages seront en interaction constante et contribueront à la remodeler.
Sur ce quatrième espace, le savoir est immanent à l'intellectuel collectif. Il y a donc renouvellement épistémologique des objets de connaissance. Le savoir ici ne peut être que collectif, constitué d'une texture de devenirs singuliers. Il n'est plus consigné à jamais dans les livres, il est sans cesse mouvant. Il devient le critère essentiel de l'existence de chacun.
La cosmopédie est le nouveau type d'organisation des savoirs : un espace multidimensionnel de représentations dynamiques et interactives. Alors que l'encyclopédie prétend faire le tour (cycle) des connaissances, la cosmopédie prétend construire un « ordre » (cosmos) sur la base du savoir. Toutes les formes d'expression servies par l'informatique, et pas seulement le texte, entrent dans le cadre de la cosmopédie, qui est en perpétuel mouvement, à l'image des cinécartes. La cosmopédie, à l'inverse du Territoire qui sépare, et de l'espace des marchandises qui brouille les significations, propose un continuum entre les connaissances pour former un ensemble enfin cohérent. « La cosmopédie dématérialise les séparations entre les savoirs. Elle dissout les différences entre les spécialistes. » Chacun participant à la génération du savoir, les dimensions de lecture et d'écriture sont en intime interaction. Chacun secréte son propre savoir, qui est en relation avec les autres. Chacun est impliqué dans cette nouvelle organisation sociale.

Bientôt la suite : "le savoir au coeur de l'ingénierie du lien social" (là je sens que vous salivez, vous ne pouvez pas le nier).