Intelligence collective 2.0 : le savoir comme nouvelle infrastructure
Par Olivier le jeudi 4 janvier 2007, 20:19 - rétro-prospective - Lien permanent
C'est en 1994 que paraît
L'intelligence collective : pour une anthropologie du cyberspace.
Un ouvrage qui, à défaut de marquer les foules, m'aura bien fait phosphoré,
ainsi que certains de mes collègues du DESS auquel je participais. Pierre Lévy,
son auteur, décrypte en philosophe qu'il est l'avènement du cyberespace comme
une véritable perspective anthropologique. Rien de moins. Donc très excitant à
l'époque des premières connexions Internet. Je viens de retrouver de vieilles
notes, ce qui va me permettre de vous affranchir dans les grandes largeurs sans
avoir à relire le bouquin. Intéressant de retrouver ces quelques concepts pour
dresser un premier bilan d'étape une dizaine d'années plus tard. A l'heure où
l'on parle beaucoup de Web 2.0, voyons voir si la philosophie peut nous être de
quelque secours.
Au fondement de la thèse de Lévy se trouvent quatre espaces qui se
superposent comme des couches et au sein desquels l'auteur analyse les notions
d'identité, de perception du monde, d'espace et de temps.
La Terre
C'est le premier espace occupé par l'humanité, le temps y est immémorial.
C'est un cosmos où les humains sont en communication avec les animaux, les
plantes, les paysages, les lieux et les esprits. Tout est réel, tout est
présent, le nom marque l'identité qui elle même se forge au travers de clans,
filiations et alliances. C'est un monde de correspondances, pour reprendre
l'expression chère à Baudelaire, dans lequel le signe n'est jamais séparé d'une
présence. Ce monde nous touche encore, il organise notre imaginaire et notre
affectif.
Le Territoire
Depuis le néolithique, le Territoire travaille à recouvrir la grande Terre
nomade, la repousse aux marges, il entretient avec elle un rapport de prédation
et destruction. L'homme devient un habitant sédentaire et l'adresse symbolise
son identité. Apparaissent l'Etat, l'agriculture, l'élevage, l'écriture... Le
lien entre le signe et la chose est différé, cette transcendance du signe est à
l'origine des hiérarchie politiques et sacerdotales. Nous entrons avec le
territoire dans le temps linéaire de l'histoire.
L'espace des Marchandises
L'argent est au centre de cet espace : le capitalisme transmute en
marchandise tout ce qu'il parvient à entraîne dans ses circuits, mais il ne
fonctionne que grâce à l'Etat territorial. Ce nouvel espace organise les
précédents selon ses propres fins. Le capitalisme a instituté l'économie comme
dimension inéliminable de l'existence humaine. Les individus sont désormais
redéfinis par leur rôle dans la fabrication, la circulation et la consommation
de choses, d'informations et d'images. Les signes de l'identité deviennent
quantitatifs : revenu, salaire, compte en banque. Le signe est
déterritorialisé, il est indéfiniment reproduit et diffusé par les médias, il
est d'ailleurs tellement décontextualisé qu'on en oublie le référent,
l'original. Dans la Société du spectacle, tout le réel et passé du côté du
signe. La figure dominante est celle des réseaux, car le capitalisme est
planétaire. Diffusion directe, contacts instantanés, on s'approche du temps
réel, mais on ne l'atteindra pas en accélérant encore.
L'espace du savoir
Il n'existe pas, c'est au sens étymologique une u-topie, un non lieu. Mais
il est déjà virtuel, en attente de naître. Il n'a pas encore pris son
autonomie. Sur ce nouvel espace l'identité se forge au sein d'intellectuels
collectifs (IC), dont un prémice pourrait être constitué par les arbres de
connaissances (Lévy fait référence ici à un livre précédent, écrit avec Michel
Authier et qui, à ma connaissance, avait donné lieu à plusieurs
expérimentations). Ces intellectuels collectifs émergent, se connectent, se
déplacent, mutent, ne cessent d'apprendre et d'inventer, bref ils vivent leur
vie. Comme dans un jeu vidéo, l'identité de l'individu s'organise autour
d'images dynamiques, images qu'il produit par l'exploration et la
transformation des réalités virtuelles auxquelles il participe. Mais un jeu
vidéo a des règles fixes, alors que l'intellectuel collectif remet en jeu
constamment les lois de son univers. On peut donc dire que les membres d'un
intellectuel collectif sont à la fois concepteurs et acteurs. L'individu peut
avoir plusieurs identités s'il participe à plusieurs IC (non là Levy ne parle
pas forcément de votre adresse Hotmail cachée) et se compose ainsi un
« blason de sapience ».
Coexistence des quatre identités
Chacun de nous (même toi cher lecteur) possède les quatre types d'identité,
même si la première est oubliée et si la quatrième n'apparaît pas encore. En
fait, l'identité pleine traverse les quatre espaces : l'espace du savoir
pourrait ainsi nous faire retrouver la Terre. Il serait alors le lieu d'une
prise de parole continue, effective, capable de changer la réalité, donc pleine
de sens.
Les IC secrètent leur propre durée et le temps n'est donc plus considéré selon
un étalon extérieur, l'horloge. Toujours à l'état naissant, l'espace du savoir
fait émerger des actes et des histoires singulières qui animent les IC. Il
n'est jamais structuré a priori. On ne peut le partager, le délimiter comme le
Territoire.
Comment naviguer dans ce nouvel espace : outils
Un nouvel espace, c'est bien beau, mais comment y allons-nous vivre ?
L'être humain a besoin de moyens de repérages pour se constituer une identité
et envisager une action. Chaque espace dispose de ses propres moyens de
navigation : la Terre a le portulan, le Territoire la navigation
astronomique et l'espace des marchandises les statistiques et les
probabilités.
L'informatique les outils de l'espace du savoir, et donc par là-même procurer
les conditions de création de ces espace, le dater. Le monde virtuel d'un
Intellectuel Collectif est une carte, un instrument de repérage et
d'orientation qui renvoie à un espace réel, celui du savoir vivant. Pierre Lévy
parle de cinécarte : comme l'indique son étymologie,
c'est une carte « animée », à l'image de l'univers dont elle rend compte,
elle permet en effet de représenter l'univers informationnel qui ne souffre pas
de normes immobiles. On peut imaginer une interface graphique munie d'icônes et
de liens hypertextes où tous les usages seront en interaction constante et
contribueront à la remodeler.
Sur ce quatrième espace, le savoir est immanent à l'intellectuel collectif. Il
y a donc renouvellement épistémologique des objets de connaissance. Le savoir
ici ne peut être que collectif, constitué d'une texture de devenirs singuliers.
Il n'est plus consigné à jamais dans les livres, il est sans cesse mouvant. Il
devient le critère essentiel de l'existence de chacun.
La cosmopédie est le nouveau type d'organisation des
savoirs : un espace multidimensionnel de représentations dynamiques et
interactives. Alors que l'encyclopédie prétend faire le tour (cycle) des
connaissances, la cosmopédie prétend construire un « ordre » (cosmos)
sur la base du savoir. Toutes les formes d'expression servies par
l'informatique, et pas seulement le texte, entrent dans le cadre de la
cosmopédie, qui est en perpétuel mouvement, à l'image des cinécartes. La
cosmopédie, à l'inverse du Territoire qui sépare, et de l'espace des
marchandises qui brouille les significations, propose un continuum entre les
connaissances pour former un ensemble enfin cohérent. « La cosmopédie
dématérialise les séparations entre les savoirs. Elle dissout les différences
entre les spécialistes. » Chacun participant à la génération du savoir,
les dimensions de lecture et d'écriture sont en intime interaction. Chacun
secréte son propre savoir, qui est en relation avec les autres. Chacun est
impliqué dans cette nouvelle organisation sociale.
Bientôt la suite : "le savoir au coeur de l'ingénierie du lien social" (là
je sens que vous salivez, vous ne pouvez pas le nier).