[ Futura ] : « au bout de trois erreurs nous faisons feu »

En pleine conversation sur Futura ?Prolongeons aujourd'hui notre incursion dans les premières communautés virtuelles françaises avec le cas Futura. Perdu dans les limbes des premiers BBS (Bulletin Board System), on ne dispose plus guère de traces de ce forum originel. Même son créateur, Jean-Marc Royer, a quelque mal à dater sa première connexion. Une chose est sûre, nous sommes au XXème siècle, la petite boîte marron du Minitel s'apprête à débarquer chez les Français qui ne se doutent pas de grand chose. En ce début des années quatre-vingt, ce ne sont pas les prémices de l'annuaire électronique qui excitent les ados de l'époque, mais bien plutôt le boom de la micro-informatique.
« A 14 ans mon père à amené un ordi à la maison (il était dans l'informatique), je ne me rappelle plus du modèle, un gros bouzin, ça marchait sous OS – Operating System - CPM). J'ai trouvé ça rigolo. Le premier truc que j'ai fait fut d'appuyer sur la mauvaise touche et d'effacer complètement les disques systèmes, ce qui l'a planté pendant une semaine... Après je l'ai squatté pour faire des programmes de jeux en texte. Ensuite j'ai voulu avoir mon propre ordi pour ne plus le partager avec mon père, j'ai commencé avec un ZX81, mais c'était un peu limité (c'est le moins qu'on puisse dire). J'ai donc économisé pour m'acheter le top du top à l'époque un Apple II... »


une connexion simultanée

Ce serait donc vers 1982 que Jean-Marc programme le logiciel qui allait animer son méga-forum. « Futura était un site fait en Basic qui tournait sur Apple II, avec une carte modem. On se connectait dessus en RTC (Réseau téléphonique commuté) avec un modem (300 ou 1200 bauds au choix, ça dépotait...). La société Apple m'avait prêté un truc exceptionnel pour l'époque : un disque dur de 5 Mo (ouais c'était high-tech grave de la mort), qui permettait des capacités de ouf par rapport aux lecteurs de disquettes de base. »
Au départ, le service accepte une (1) connexion simultanée ! « J'avais imaginé mettre des batteries d'Apple II pour gérer chacun une voie mais c'était un peu usine à gaz. » On imagine surtout la tête des parents en voyant le salon envahi par les boîtes de plastique beige... Bref, le jeune fournisseur d'accès ne mit pas longtemps à adopter un PC sous Unix (QNX pour être précis) pour pouvoir augmenter le nombre de connexions simultanées.

jeu de rôle

Laissons Jean-Marc se remémorer quelques tranches de vie « futuresques » : « Le site était fait sur le modèle d'une ville et se déroulait comme un jeu de rôle de l'époque : un texte s'affichait en te décrivant verbalement où tu étais et ce que tu pouvais faire et l'utilisateur pouvait taper sa réponse ou le nom du lieu où il voulait aller.
Lorsque tu te connectais tu arrivais à la porte de la ville. Un garde te disait "Qui va la ? Donnez le mot de passe pour entrer, au bout de trois erreurs nous faisons feu". Tu tapais ton mot de passe et le garde te répondais "Ça va, bonjour XX, vous pouvez rentrer dans la ville". Après tu pouvais aller dans différents bâtiments : le café pour parler avec d'autres utilisateurs dans des forums, la mairie pour changer son mot de passe et pour les trucs administratifs, etc. Il y avait même des catacombes qui correspondaient à une rubrique secrète réservée aux initiés.
Les utilisateurs discutaient dans les forums de divers sujets. Je me rappelle que des utilisateurs avaient organisé un vote où ils donnaient une note à leurs anciens amant(e)s. J'y ai découvert qu'une de mes ex-petites amies m'avait donné un 12/20, ce qui m'avais pas mal vexé.... mais bon j'étais jeune, je manquais d'entraînement, j'ai amélioré mon score par la suite.
Déjà à l'époque les sujets de discussions étaient les mêmes qu'aujourd'hui... »

shérif chez Calvados

L'analogie de la cité développée par Futura pour symboliser les différents lieux de discussion est reprise quelques temps plus tard par Calvados pour ses propres forums. La rencontre entre le programmeur et la jeune société se fait d'ailleurs dans des circonstances assez pittoresques, relatées par Howard Rheingold dans son fameux ouvrage sur les communautés virtuelles (1) : « Deux autres utilisateurs de Calvados rencontrés chez Lumbroso, Jean-Marc et Jean-David, me firent penser aux jeunes adolescents comme eux que j'avais rencontrés en Amérique et au Japon. Ils avaient commencé à s'intéresser à l'informatique vers l'âge de onze ou douze ans, s'étaient passionnés pour l'exploration des serveurs télématiques par l'intermédiaire de leurs modems et avaient trouver le moyen d'utiliser ces serveurs sans payer : ils 'pirataient' ces systèmes. Un jour, sur un forum de Calvados, l'un d'eux fit une gaffe qui révélait qu'il n'était pas l'utilisateur dont il utilisait le compte d'abonné. Lumbroso, en découvrant que son ami et lui avaient piraté son service, prit instinctivement l'initiative brillante de les doter de comptes gratuits et d'en faire les 'shérifs' du service, chargés de veiller à sa sécurité. »

un Apple II dans la cave

Futura comptera jusqu'à 400 utilisateurs inscrits. Mais après quelques années de vives discussions en ligne, le forum est fermé faute de temps (« La dernière entrée sur le site est datée du 12.01.1987 à 16h44m50 ») : la majorité aidant, Jean-Marc Royer fonde sa première société éditrice de services télématiques, Crystal-Technologie.
Aujourd'hui Jean-Marc Royer dirige sa propre société (Netino) après avoir proposé, au travers de la start-up Foorum l'accès en marque blanche aux newsgroups mondiaux de Usenet ! Grâce au Grenier, il a pu l'espace de quelques instants se replonger avec émois dans les souvenirs de ses premières connexions.
« Il ne me reste qu'un rouleau d'imprimante avec la liste des personnes qui se sont connectés sur le site, et le site lui-même sous la forme de mon vieil Apple II qui dort sagement dans ma cave. Sauf que, vu qu'il n'a pas été allumé depuis 20 ans, je doute qu'il soit très opérationnel ;-) »

(1) Howard Rheingold, Les communautés virtuelles, Addison-Wesley, 1995.

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